Femmes et absentéisme au travail : ce que les chiffres révèlent des inégalités femmes-hommes

Les femmes salariées sont davantage absentes que les hommes. Le constat se répète chaque année, dans toutes les études. Mais derrière cet écart se joue autre chose qu’une question d’engagement : une accumulation d’inégalités, de la sphère privée au poste de travail, que les entreprises gagneraient à mieux comprendre.

Par Anne-Delphine Brousseau, Responsable des études sur la santé au travail au sein de Malakoff Humanis.

Pourquoi les femmes sont-elles davantage concernées par les arrêts de travail ?

Depuis le lancement de notre Baromètre Absentéisme en 2016, un constat s'impose : les femmes sont davantage concernées par les arrêts de travail que les hommes, et l'écart se creuse. En 2025, 54 % d'entre elles avaient été arrêtées au moins une fois dans l'année, contre 40 % des hommes. En 2016, l'écart n'était que de 6 points.

La tentation serait de l’expliquer par un rapport différent au travail, voire par un moindre engagement. Ce serait passer à côté de l’essentiel. Cet écart est le produit d’un faisceau d’inégalités qui se cumulent : dans la répartition des rôles au sein du foyer, dans la prise en compte de la santé spécifique des femmes, dans les conditions de travail des secteurs où elles sont le plus représentées. L’absentéisme n’est ici qu’un symptôme. Il vaut la peine de regarder ce qu’il y a derrière.

Quel rôle joue la charge mentale dans cet absentéisme ?

Un rôle considérable, et encore largement sous-estimé. Les femmes continuent d’assumer l’essentiel des tâches domestiques et parentales. Cet écart s’est réduit au fil des décennies, mais il persiste. Ce que l’on mesure moins, c’est la façon dont cette charge accompagne les femmes jusque dans leur vie professionnelle. Dans nos enquêtes, les salariées expriment systématiquement plus d’inquiétude que les hommes sur la situation financière de leur foyer ou sur l’avenir de leurs enfants. C’est une préoccupation diffuse, permanente, qui finit par éroder la résistance à l’effort.

Il faut aussi rappeler que ce sont encore majoritairement les femmes que l’école appelle quand un enfant est malade, et qui réorganisent leur journée en conséquence. Quand la marge de manœuvre est déjà mince, le moindre imprévu peut suffire à faire basculer vers l’arrêt. Ce n’est pas du désengagement. C’est de l’usure.

Le monde professionnel lui-même est vécu différemment. Notre Baromètre Absentéisme de 2025 révèle que 72 % des femmes déclarent occuper un emploi stressant, et pour la moitié d’entre elles, ce stress a un impact direct sur leur santé contre 61 % des hommes. La frontière entre charge privée et pression professionnelle est souvent poreuse, et c’est cette accumulation qui pèse.

La santé gynécologique est-elle suffisamment prise en compte au travail ?

Non, et c’est un angle mort qui coûte cher. L'endométriose touche environ une femme sur dix en France. Elle provoque des douleurs chroniques, de la fatigue, une difficulté à rester concentrée, et constitue l'une des premières causes d'arrêt de travail chez les femmes. Selon une enquête IPSOS menée avec EndoFrance, 65 % des femmes touchées déclarent un impact négatif sur leur vie professionnelle. Un quart d'entre elles finissent par renoncer à leur métier, faute de solution adaptée.

Plus largement, près d'une femme sur deux souffre de règles douloureuses, et le sujet reste tabou en milieu professionnel. Le débat sur le congé menstruel, rejeté par le Sénat en février 2024, a eu le mérite de rendre la question publique. Mais il ne couvre qu'une partie du problème.

En fin de carrière, la ménopause concerne la totalité des femmes et s'accompagne de symptômes (bouffées de chaleur, troubles du sommeil, fatigue, difficultés de concentration) qui peuvent durer plusieurs années et peser fortement sur le quotidien professionnel. Or le sujet est encore plus invisible que les précédents. Il n'existe quasiment aucun cadre en entreprise pour en parler, et encore moins pour l'aménager.

À chaque étape de leur parcours, les femmes font face à des réalités de santé que le monde du travail n'a pas appris à intégrer. Notre Baromètre Santé au travail de 2024 en donne la mesure : seules 5 % des entreprises ont mis en place des dispositifs spécifiques liés aux cycles féminins, et 17 % seulement ont engagé des actions de sensibilisation sur la santé des femmes. L'absentéisme qui en découle est bien présent dans les chiffres. Les plans d'action, eux, restent à écrire.

Quel est l’impact du rôle d’aidante sur l’absentéisme des femmes ?

Un salarié sur cinq est aujourd'hui proche aidant, et cette proportion atteindra un sur quatre d'ici 2030. Les femmes y sont surreprésentées, et elles y consacrent en moyenne plus de dix heures par semaine. Mais ce qui rend la situation particulièrement lourde, c'est que ce rôle vient rarement seul. Beaucoup de femmes aidantes sont aussi mères. Elles accompagnent un parent vieillissant ou un proche malade tout en continuant d'assurer l'essentiel de l'organisation familiale (les devoirs, les rendez-vous médicaux des enfants, la logistique du quotidien). C'est ce qu'on appelle parfois la « génération pivot » : prise entre deux générations qui ont besoin d'elle, sans que la charge professionnelle ne diminue.

Notre Baromètre Fragilités le montre d'édition en édition : les fragilités personnelles progressent fortement chez les femmes. Et cette progression n'est pas sans lien avec cet effet de cumul. Quand la fonction d'aidante s'ajoute à la parentalité et à l'activité professionnelle, la marge de manœuvre devient inexistante. L'arrêt de travail n'est alors plus un choix, c'est ce qui demeure quand tout le reste a été épuisé. Ce qui frappe, c'est que ces situations de fragilités restent largement invisibles en entreprise. Les salariées aidantes informent nettement moins leur employeur que les hommes, et elles demandent moins d'aménagements. Pas par désintérêt, mais parce qu’elles ne savent pas toujours que des dispositifs existent, ou parce qu’elles n’osent pas les réclamer. L’autocensure joue ici un rôle au moins aussi important que le manque de moyens.

Peut-on parler d’une dégradation de la santé des femmes au travail ?

Oui, et elle est documentée ! Sur le plan physique comme psychologique. Selon le dernier rapport annuel de l'Assurance Maladie, les accidents du travail chez les femmes ont augmenté de 26 % en vingt ans, alors que ceux des hommes ont baissé de 40 % sur la même période. Les troubles musculo-squelettiques féminins ont quasiment triplé. Les secteurs les plus concernés (le soin, l'action sociale, le nettoyage) sont aussi ceux où les équipements et les postes ont été historiquement conçus sans tenir compte des morphologies féminines.

Dans notre Baromètre Santé au travail, les indicateurs liés à la santé psychologique des femmes se dégradent plus vite que ceux des hommes. Elles sont plus nombreuses à rapporter des troubles de l’humeur, de l’anxiété, de l’épuisement. Ce n'est pas une coïncidence : dans les secteurs féminisés, la pénibilité physique et la charge émotionnelle se cumulent, et finissent par peser sur la santé mentale autant que sur la santé physique.

La santé mentale a été déclarée grande cause nationale en 2025. L’absentéisme féminin en est peut-être le révélateur le plus concret. Et les femmes elles-mêmes ne s’y trompent pas : dans nos études, elles expriment une attente très forte vis-à-vis de leur employeur en matière de soutien psychologique et de prévention. C’est un signal qu’il serait risqué de ne pas entendre.

Comment les entreprises peuvent-elles agir ?

La première étape, et c’est peut-être la plus simple, consiste à analyser l’absentéisme en intégrant la variable genre. Beaucoup d’entreprises ne le font pas encore. Or, sans cette lecture, les déséquilibres restent invisibles et les actions de prévention passent à côté de leur cible.

Ensuite, il y a des sujets sur lesquels les outils existent déjà. L’Anact a publié en 2024 un guide opérationnel sur l’endométriose en milieu professionnel. Les dispositifs d’accompagnement des salariés aidants gagnent en maturité. La prévention en santé mentale, longtemps perçue comme un supplément, est en train de devenir un axe structurant des politiques RH. Ce qui manque souvent, ce n’est pas l’offre de solutions. C’est leur visibilité auprès des premières concernées. Rappelons que si les entreprises ont de nombreux leviers pour améliorer le cadre de travail, elles n’ont pas le pouvoir de résoudre seules des inégalités qui dépassent largement le périmètre de l’entreprise. Mais elles peuvent faire en sorte de ne pas les aggraver. Et c’est déjà beaucoup !

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